Presse écrite vague et Net
Une semaine stupéfianteBonne semaine pour ma pomme, me disais-je l'autre matin: cité dans
24 Heures le samedi 18 octobre, dans
Le Matin-Dimanche le 19 octobre et en images sur
TVRL, la télé lausannoise, mercredi 22 octobre, en fin de journal. Et le mardi 21, encore dans
24 Heures...
A chaque fois, les braves confrères ont eu recours au «journaliste spécialisé Pierre Thomas». A un stagiaire de
24 Heures, il s'est agi d'expliquer pourquoi un footballeur connu s'était
planté dans son commerce de vins, (avec, en prime, une citation de la nouvelle adresse branchée de Lausanne, le
Midi 20, qui cartonne depuis trois semaines). Mardi, la question du jour: qu'est-ce qui fait snob à table? («Un foie gras chaud et un Château d'Yquem»). Et mercredi, l'équipe de TVRL cherchait un sujet original autour des vendanges et le rôle des œnologues-conseils,
ces «faiseurs de vins».
Mais on arrive au cœur du sujet avec
Le Matin-Dimanche. La gazette dominicale se demande comment le quotidien régional valaisan
Le Nouvelliste peut chercher, par voie d'annonce, un «journaliste dégustateur». A tout amateur de vins, comme à tout adepte de cinéma ou de beaux-arts, cela paraît tomber sous le sens: «Un tel métier ne s'improvise pas: la connaissance des vins (
comme du cinéma ou de la peinture...) doit se conjuguer à l'art de la vulgarisation», répond l'«expert» consulté. Et la question que se pose la feuille monopolistique romande du dimanche montre bien dans quelle dérive la presse traditionnelle glisse, prête à s'étonner de devoir recourir à des compétences particulières! Du reste
Le Matin-Dimanche a viré l'an passé son chroniqueur gastronomique (et de vins) — Pierre Thomas, bien sûr...
A qui l'articulet donne désormais du «chargé des pages vins de
24 heures»... On ne prête qu'aux riches. Car dans le grand quotidien vaudois, derrière chaque journaliste se cache un spécialiste en vins. La preuve, dans le numéro du samedi 18 octobre, outre de la mésaventure commerciale du footballeur passé au ballon de rouge, on y parlait, dans le tout neuf supplément Samedi, de merlot blanc et de réchauffement climatique. Deux sujets traités sur ce site: curiosité tessinoise, le
merlot blanc est un OVNI (objet vinicole non identifié), quant au
réchauffement climatique, il préoccupe les scientifiques depuis longtemps. Et l'ex-patron des stations de recherches de Changins-Wädenswil, François Murisier, s'en explique
dans une interview aux réponses soigneusement pesées (puisqu'elles ont été relues et approuvées par lui). On est loin du Vaudois de service qui «n'y croit pas» (sans rire!) et qui discerne dans les merlots à venir des «Pétrus» et dans les gamarets «des Châteuneufs-du-Pape» (re-sans rire), cultivant ainsi les deux traits caractéristiques des Vaudois: «méfiance, méfiance» et «y en a point comme nous!».
Plus sérieusement, on se dit qu'il ne reste aux journalistes spécialisés que le réseautage dans la presse traditionnelle, à la radio et à la télévision, qui en usent et abusent. A moindre coût! Car recueillir l'avis d'un spécialiste — qui pourrait être mandaté et donc rétribué pour donner son avis — ne coûte rien. Et crèe, de plus, «l'illusion participative», nouvel opium des médias, selon
la définition de Pascal Décaillet.
Ce glissement progressif du fourre-tout vers la niche interpelle deux pionniers de la presse française de ces vingt dernières années, Jacques Rosselin et Philippe Cohen. Le premier a fondé le
Courrier international qui, avant la vague d'Internet, a lancé le réseau d'articles thématiques de plusieurs sources rassemblés sur un seul support papier. Le second a œuvré pour l'hebdomadaire
Marianne (du subversif Jean-François Kahn). Ils viennent de lancer, ce 17 octobre 2008,
Vendredi, «chaque semaine, les meilleures infos du Net»:
www.vendredi.info.
Qui a dit qu'Internet tuera la presse écrite?
Tant que les journalistes ne sont pas morts, y'a de l'espoir!
Pierre Thomas, 22.10.08